Homélie 22 mars 2020 – 4e dimanche de Carême

Chers frères et sœurs,

Avez-vous retenu les deux propositions des disciples pour expliquer la cécité de l’aveugle de naissance ? Pour eux, s’il est aveugle de naissance, c’est soit à cause de son péché, soit à cause du péché de ses parents. La première proposition semble stupide, comment cet homme aurait-il pu pécher avant de naître ? La deuxième proposition semble plus plausible mais pas très satisfaisante et en effet, Jésus va répondre qu’aucune des propositions n’est la bonne « Ni lui, ni ses parents n’ont péché ».

La réponse de Jésus nous semble évidente, les handicaps, la maladie, les épreuves qui peuvent nous toucher ne sont pas les conséquences directes de notre péché personnel. Si tel était le cas, il y aurait des choses à revoir et nous aurions le droit de dire nos contestations au Seigneur, car combien d’innocents souffrent alors que nombre d’injustes et de mauvais vivent paisibles et heureux.

Dans cet Evangile, ceux qui ont peut-être le plus à se convertir ce sont certes les pharisiens, mais aussi les disciples car la remarque qu’ils viennent de faire sur l’aveugle de naissance témoigne de leurs foi en un Dieu rétributeur, en un Dieu qui sanctionne le pécheur, un Dieu qui envoie le mal pour punir et châtier l’infidèle, un Dieu qui réagit au mal par le mal. Cette image de Dieu est toujours plus ou moins présente en nous, plusieurs passages de l’Ancien Testament nous incitent à voir Dieu comme tel – un Dieu vengeur, un Dieu un peu à la mode des anciens instituteurs qui imposaient le respect et la discipline par la peur des sanctions. Cette fausse image de Dieu s’enracine aussi dans une des limites de l’homme, dans une des erreurs que nous faisons tous : nous faisons de l’anthropomorphisme ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Si durant le confinement vous occupez vos journées en jouant au scrabble, ça peut faire pas mal de point mais ce n’est pas facile à placer.

Qu’est-ce que c’est que ce défaut de l’anthropomorphisme ? C’est très simple, c’est la tendance à concevoir la divinité à l’image de l’homme. Ce n’est plus l’homme qui est créé à l’image de Dieu, mais c’est nous qui nous représentons un Dieu à l’image de l’homme. Autrement dit, on calque Dieu sur l’homme, on croit que Dieu est comme l’homme. C’est l’erreur que font les disciples, c’est l’erreur que font beaucoup d’hommes et de femmes, c’est l’erreur que nous même nous faisons souvent. Inconsciemment, on croit que Dieu fait comme nous, qu’il pense comme nous, réagit comme nous, ou pire, nous pensons que Dieu devrait penser, réagir et agir comme nous. En faisant cela on devient incapable de connaitre vraiment Dieu. En faisant ainsi, on risque de devenir aveugle comme les pharisiens de l’Evangile qui deviennent incapables de reconnaitre en Jésus l’Envoyé de Dieu car ils s’attachent à définir comment Dieu devrait faire.

Jésus vient lutter contre cette attitude, il vient nous en libérer. Jésus est la lumière, il est celui qui vient nous permettre de voir au-delà de nos limites, il nous pousse à regarder plus loin que le bout de notre nez. Le paradoxe de la foi chrétienne, c’est que lorsque Dieu se fait homme, il vient nous dire que Dieu n’est pas comme l’homme, Dieu est le Tout-autre. Dieu dépasse infiniment l’homme, la justice de Dieu dépasse la justice humaine, sa miséricorde nous dépasse, son amour nous dépasse.

Durant ce temps de carême, nous sommes invités à abandonner nos images trop humaines de Dieu. Nous sommes invités à laisser Dieu se dire à nous, nous sommes invités à le laisser être ce qu’il est et à l’accueillir comme tel, sans jugement. C’est ce que fait l’aveugle de naissance, il reconnait qu’il ne sait pas qui est Jésus, il n’a pas d’a priori sur lui. C’est en constatant simplement ce que Jésus a fait, c’est à partir de son expérience de Jésus qu’il va reconnaitre qu’en lui c’est Dieu qui œuvre et donc que Jésus est l’Envoyé de Dieu. Ainsi, lorsque Jésus lui dira « je suis le Fils de l’homme », il répondra sans difficulté « je crois Seigneur ».

L’anthropomorphisme n’est pas catholique, la foi chrétienne c’est même tout l’inverse – avec Jésus, Dieu n’est pas venu imiter l’homme, ce n’est pas Dieu qui vient s’humaniser mais c’est l’homme qui est divinisé. La foi chrétienne, c’est de croire que l’homme est créé et voulu à l’image de Dieu, c’est croire que Dieu lui-même vient nous transformer pour que nous lui soyons toujours plus semblables. Le temps du carême c’est ce temps où nous nous efforçons de nous détacher des choses du monde pour laisser Dieu nous transformer et nous élever à notre véritable identité – celle de fils et fille de Dieu, celle de la sainteté.

L’eucharistie est le lieu où tout cela est redit et s’accomplit : l’amour de Dieu qui nous dépasse, qui nous transforme et nous élève. Laissons Dieu être Dieu et laissons-le nous éclairer sur nous-même et nous transformer.